Parlez-vous jargon?

Si vous avez eu la chance de voir le film Moi, Daniel Blake, qui a remporté la Palme d’or au Festival de Cannes 2016, vous vous souvenez certainement du désarroi du personnage principal qui doit compléter une demande en ligne pour obtenir le soutien financier dont il a besoin. « C’est du jargon pour moi », déclare-t-il, car il n’a jamais touché à un ordinateur de sa vie. Le film dénonce la descente aux enfers d’un menuisier, veuf et malade, qui abandonne finalement ses démarches quand il a le sentiment d’avoir perdu jusqu’à sa dignité.

Le sentiment d’humiliation qu’exprime Daniel Blake ne résulte pas seulement de sa méconnaissance du jargon informatique mais aussi du refus des services sociaux britanniques de lui venir en aide pour pallier à son incompréhension. D’où sa perception d’une attitude arrogante, insensible et empreinte de pouvoir.

J’ai aussi mon jargon

Je l’avoue d’emblée, il m’arrive aussi d’avoir mon jargon ! Je l’ai appris un peu comme une éponge qui intègre de nouveaux mots au fil de la vie. Ce sont des codes qui me permettent d’exprimer rapidement une idée ou un concept dans un contexte particulier.

Il m’arrive aussi de ne pas être familière avec un jargon que je ne connais pas. Je suis attentive, j’essaie de comprendre. J’apprécie qu’on m’explique pour faire pleinement partie de la conversation. Mais, tout comme Daniel Blake, je peux me sentir inconfortable lorsqu’un jargon sert principalement de faire-valoir à celui qui le parle, sans porter attention à ma compréhension ou à ce que je ressens.

Un indicateur de savoir et d’appartenance

À ses origines, le jargon était principalement utilisé par des criminels qui privilégiaient une langue délinquante, intentionnellement incompréhensible, afin de garder leurs activités secrètes.  Plus tard, le jargon a acquis ses lettres de noblesse en contribuant au développement des savoirs et des pratiques professionnels. Ainsi, plusieurs univers professionnels ont développé leur propre jargon, comme c’est le cas avec le jargon juridique ou le jargon médical par exemple.

En développant un jargon spécialisé, compris entre pairs, les professions ont créé un vocabulaire précis qui a eu pour effet de rehausser le pouvoir de leur savoir, devenu plus difficile à partager par des tiers n’ayant pas la formation requise.  Ainsi la maîtrise d’un jargon professionnel trace une ligne entre les initiés qui connaissent ses codes et les non-initiés qui ne les comprennent pas.

Dans d’autres domaines, tels la cuisine, les sports ou le journalisme par exemple, ceux qui maîtrisent les jargons spécialisés sont perçus comme ayant un statut supérieur par rapport à l’amateur qui exerce la même activité. En fait, la maîtrise d’un jargon spécialisé a pour effet de consolider le savoir et de sceller une cohésion à l’intérieur d’un groupe donné. En utilisant leur jargon, ses membres expriment leur appartenance au groupe ainsi que leur fierté d’en faire partie.

L’usage d’un jargon implique à la fois une notion d’inclusion et d’exclusion. Lorsqu’il s’exprime à travers des relations de pouvoir ou lorsqu’il ignore volontairement l’incompréhension de l’autre, le jargon est perçu comme étant humiliant et arrogant, comme cela a été le cas pour Daniel Blake.

Mais l’existence d’un jargon peut aussi être l’occasion de mieux faire comprendre l’univers d’un groupe donné. C’est d’ailleurs ce qu’explique Alain Bailloux, auteur de la bande dessinée Le Jargon du Sapeur-Pompier qui veut mieux faire comprendre le monde des pompiers parisiens à travers leur langage, leurs codes et leurs traditions. Une approche ludique qui lui vaut d’être suivi par 14 000 adeptes sur Facebook !

Une source de distorsion   

Utiliser un jargon spécifique favorise les échanges entre les membres d’un groupe familier avec ses codes. Mais des tensions peuvent survenir lorsqu’il y a une distorsion entre le jargon utilisé et la culture du groupe. C’est du moins ce qu’en pensent les auteurs d’une étude réalisée à propos de l’implantation du Lean management dans le système de santé québécois. Issu du monde industriel japonais, ce jargon a suscité de la méfiance dans les établissements de santé et donné à penser que l’approche proposée était compliquée et difficile à maîtriser. D’où la recommandation des auteurs de l’étude d’opter en « faveur d’expressions plus familières dans la culture ambiante » pour faciliter son acceptation par le groupe.

Dans les entreprises, il arrive aussi que des jargons professionnels, en marketing par exemple, nuisent à la communication avec d’autres départements et même avec la direction. Perdus dans le labyrinthe de ce jargon, ceux-ci ont alors de la difficulté à apprécier la contribution réelle du groupe à l’entreprise.

En termes de communication interne, la maîtrise du « bon » jargon développé au sein de l’entreprise serait aussi un gage d’appartenance au groupe et même de promotion ! Dans certains cas, l’utilisation d’un jargon est tellement intériorisée au sein d’une organisation que celui-ci n’est plus reconnu comme tel par ses représentants qui présument, souvent à tort, que leurs clients ou usagers comprennent leur jargon.

Un jargon disruptif

Dans certains milieux, le nec plus ultra des jargons est un jargon disruptif qui s’affirme en exprimant d’abord une rupture par rapport à ce qui existe.  Ici, l’intention n’est pas de mystifier ni de garder secret, mais d’innover !

Principalement influencé par les nouvelles technologies, Internet et les médias sociaux, les startups et la mondialisation, ce jargon est truffé d’acronymes et d’anglicismes qui se distancent et qui s’opposent même à une langue française traditionnellement bien écrite et bien parlée.

En fait, ce jargon crée un véritable buzz parmi les team leaders qui envisagent leur next step en brainstormant pour faire une préz qui leur permettra d’obtenir du feedback ASAP. En ayant un CEO à leur tête, ces entreprises bâtissent leur roadmap et préparent leur elevator pitch pour faire du crowdfunding ou obtenir du financement d’un business angel.

Souvent adopté par mimétisme, ce jargon indique l’appartenance à un mouvement d’innovation qui donne de l’ampleur aux mots et aux savoirs et qui a pour corollaire de faire paraître plus intelligents ceux qui l’utilisent. Pas surprenant qu’ils en soient fiers et qu’ils refusent d’adopter un français plus conventionnel !

Aussi inspirant soit-il pour certains, le jargon disruptif comporte aussi sa zone d’ombre car tous ne comprennent pas ses termes tandis que d’autres le dénigrent, notamment à cause de ses anglicismes. Comme c’est le cas pour tous les autres jargons, parler en jargon disruptif peut être perçu comme étant du snobisme ou de l’arrogance par un interlocuteur qui ne fait pas partie de cet univers.

Et vous ? Que pensez-vous des jargons ? En avez-vous un ou plusieurs ? En êtes-vous fier ? Vous êtes-vous déjà senti exclu ou contrarié parce que vous n’êtes pas à l’aise avec un jargon ?

Photo de la femme qui s’interroge : Lanax / Dreamstime

Un commentaire Ajouter un commentaire

  1. La communication, la vraie, pas la langue de bois ou d’initiés, est un bijou à polir constamment. Elle permet de se faire connaître, comprendre, et évidement de comprendre l’autre à notre tour et même à aimer le meilleur de lui-même. Ça amène alors à co-construire. À grandir. À vivre ensemble. Merci, Louise de nous le rappeler.

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