Entre le TU et le VOUS

J’appartiens à la génération de ceux qui ont tutoyé leurs parents et vouvoyé leurs professeurs. Quand je rencontre quelqu’un de plus âgé ou qui m’est étranger, mon premier réflexe est de le vouvoyer. Même chose avec une personne qui m’inspire un respect particulier, que ce soit par son statut social, son prestige ou tout simplement par sa manière d’être. Par contre, je tutoie spontanément un jeune, un proche ou un pair.

Vous l’avez deviné : je ne suis pas la seule à faire ce clivage mental entre le TU et le VOUS, en société, dans les relations d’affaires ou personnelles. Par exemple, si je rencontrais ce fumeur de cigare aux multiples bagues et à la chemise fleurie, son apparence me porterait à d’abord le vouvoyer parce que son allure est différente de la mienne. Puis, je pourrais progressivement le tutoyer si je devenais à l’aise avec lui et s’il acceptait ce rapprochement.

Comme un oignon

Le TU exprime une appartenance ou une solidarité, une familiarité ou une proximité, une égalité ou une fraternité. Il est moins formel que le VOUS, plus protocolaire et hiérarchique, qui reflète davantage une différence, une distance ou une politesse. Choisir d’interpeller l’autre au TU ou au VOUS fait référence à différentes valeurs et émotions, où chacun se positionne par rapport à l’autre.

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Ce rapprochement ou cette distance que le TU et le VOUS entretiennent dans nos relations font un peu penser à un oignon que l’on épluche comme l’explique Stéphane Laporte :

« C’est simple, les gens sont des oignons. On a tous plusieurs pelures. Quand on vouvoie quelqu’un, on s’adresse à toutes les pelures. Au tout. Le tutoiement est permis seulement à ceux qui ont épluché l’oignon. Ils s’adressent au cœur de la personne. À sa singularité. Donc, on parle à la deuxième personne du singulier. (…) Savoir dire vous, savoir dire tu, c’est être sensible aux gens à qui l’on s’adresse. »

Lorsque deux personnes se vouvoient ou se tutoient réciproquement, cela signifie qu’elles se considèrent de même niveau. Lorsque leur appellation au TU ou au VOUS n’est pas réciproque, la personne qui vouvoie celle qui la tutoie reconnaît implicitement que son statut est inférieur à celui de son interlocuteur.

Tutoyer ou vouvoyer n’est pas anodin, car cela envoie des signaux quant à la façon dont nous voyons nos relations avec les autres.

Un TU créateur d’ambiance

Davantage associé à un univers formel et hiérarchique, le VOUS a perdu du terrain dans les dernières années au profit du TU, devenu plus fréquent dans les entreprises et organisations de différents secteurs d’activité, de chaque côté de l’Atlantique. Un peu comme si la nouvelle génération voulait briser les barrières et les distances imposées par le VOUS. Le TU a la cote mais renvoie encore la balle au VOUS, comme en témoignent ces commentaires recueillis sur le Web.

« Le tutoiement facilite le dialogue et la collaboration. Le vouvoiement met des distances entre les personnes. Je l’ai toujours considéré particulièrement inutile et générateur de problème. Il m’arrive de céder au vouvoiement, à contrecœur, par prudence. »

« Il me vient naturellement de vouvoyer quelqu’un avec qui je n’ai pas un lien intime. Cependant, si par mégarde, je tutoyais quelqu’un qui me demanderait de le vouvoyer, cela me paraîtrait snob et j’aurais l’impression que la personne se juge supérieure à moi. »

« Le tutoiement resserre les liens entre les personnes qui sont semblables ou qui sont proches. Il a un statut légèrement ségrégatif. L’adresse par le VOUS en revanche est universelle. Le vouvoiement montre une marque de respect et ne gêne pas certaines catégories de personnes que le tutoiement pourrait offenser. »

« Je vais tutoyer lorsque ma relation avec l’autre évolue et qu’effectivement, la barrière de la distance tombe. »

Sous la poussée d’un refus de la hiérarchie et d’une aspiration au bonheur au travail, où la démarcation entre vie professionnelle et vie personnelle devient plus floue, les entreprises intègrent le TU dans leurs relations de travail et dans leur recrutement, pour attirer et fidéliser de jeunes talents qui recherchent une ambiance décontractée et une plus grande autonomie.

Perçu comme une façon de simplifier les relations humaines, le TU donne un coup de jeune à l’entreprise. Il devient la norme dans des environnements de coworking où des entreprises font du réseautage en faisant tomber les barrières des générations.

Le VOUS n’a pas dit son dernier mot

De leur côté, les tenants du TU affirment que tutoyer n’empêche ni le respect, ni la politesse, tandis que les tenants du VOUS considèrent que le vouvoiement n’empêche ni la convivialité ni la qualité des relations, tout en permettant à chacun de rester à sa place.

Devrions-nous envisager une retraite du VOUS au profit du TU ? Rien n’est moins sûr. Les maisons d’hébergement produisent des codes d’éthique qui demandent de vouvoyer les personnes âgées, pour des raisons de respect et de dignité. Celles-ci peuvent être tutoyées à leur demande, à la condition que les intervenants conservent une approche professionnelle et une distance thérapeutique.

Dans un autre domaine, le Club Med conclut en 2005 que la familiarité des gentils organisateurs (GO) rebute plus qu’elle ne séduit la clientèle. Résultat : le tutoiement est remplacé pour le vouvoiement. Si cette politique, alignée sur le positionnement haut de gamme des Club Med, est appréciée par certains, elle ne ravit pas tous les clients, ni d’ailleurs les GO qui ont l’impression d’être considérés comme des serviteurs.  C’est à suivre.

Un TU marketing

Voulant être perçues comme jeunes, dynamiques et sympathiques, certaines entreprises tutoient les consommateurs dans leurs publicités tandis qu’elles les vouvoient en magasin ou au téléphone. D’où une incohérence qui donne à penser à une mise en scène marketing simplement destinée à séduire.

Même constat pour les courriels automatisés qui tutoient, ou vouvoient, leurs destinataires souvent sans avoir validé au préalable comment chacun souhaite être interpelé. Moins régis par des règles strictes, le TU et le VOUS sont devenus une affaire de préférence personnelle. Difficile de dire comme ces appellations automatisées sont perçues par ceux qui les reçoivent, particulièrement s’ils sont sensibles au fait d’être interpelés au TU ou au VOUS. L’adresse personnalisée qu’ils reçoivent peut en effet leur paraître artificielle lorsqu’elle diffère de celle qu’on leur ferait en personne.

Le TU et le VOUS au cœur des relations

Jusque dans les années ’80, le VOUS avait préséance dans les communications écrites. Depuis, le TU y prend davantage de place. Ces contenus et ces messages à distance ne permettent toutefois pas de valider les perceptions et de négocier l’usage du TU ou du VOUS, comme c’est le cas dans une conversation ou lors d’une rencontre.

Mais est-ce si important, après tout ? Si le TU et le VOUS ne sont pas les seuls éléments qui s’expriment dans une relation, ils demeurent pourtant chargés d’émotions, positives ou négatives. Ce sont aussi des indicateurs de pouvoir où l’un se positionne par rapport à l’autre. Alors que le TU ouvre la porte à un rapprochement, le VOUS préserve une distance qui laisse de l’espace entre les protagonistes.

À une époque où l’authenticité des relations est privilégiée, le choix d’un TU ou d’un VOUS fait partie de l’équation. Et alors, on se dit TU ou on se dit VOUS ?

Pour en savoir plus sur la tuvousologie.

Photo de l’homme au cigare : Étienne Beauregard / Unsplash

Photo de l’oignon : Webvilla / Unsplash

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