Promesses et dérives des technologies

Chacun de nous voulait se rapprocher du berger qui le protégerait et s’éloigner du loup qui représentait une menace. Tel un voilier qui avance au gré des vents et des flots, nous étions tous en mouvement, car notre berger et notre loup se déplaçaient aussi, cherchant également à repérer leur berger et leur loup.

Cet exercice, réalisé en groupe lors d’une rencontre du Collectif de réflexion sur l’organisation intelligente (CROI) le 19 juin dernier, avait pour but de nous sensibiliser aux mouvements qu’impliquent des situations complexes, comme c’est le cas avec les technologies qui évoluent à la vitesse grand V et où tout bouge, y compris nous-même, nos alliés et des prédateurs, dans de multiples environnements professionnels et personnels, en entreprise et en société.

Dans cette mouvance, nous nous laissons à la fois séduire par les promesses des technologies et nous nous méfions de leurs dérives. Les technologies sont utiles et nous divertissent. Mais sont-elles trop invasives? Menacent-elles notre sécurité et nos emplois? Devons-nous leur confier notre développement actuel et à venir? Le tsunami technologique ne risque-t-il pas de laisser derrière lui une humanité en survie et dépendante?

Un regard réfléchi et lucide

Et s’il nous fallait prendre plus de temps pour voguer avec lucidité entre les promesses des technologies et leurs possibles dérives? C’est justement la réflexion à laquelle nous a convié François Lavallée, président d’Aliter Concept et organisateur du CROI 2019.

Reconnu pour son originalité et son dynamisme, François Lavallée n’en aborde pas moins des sujets complexes qui touchent au développement des organisations et de ceux et celles qui y contribuent. Son leitmotiv Transformer les leaders de nos organisations, une personne à la fois, tout le monde en même temps. Ou ensemble. vise à mobiliser chacun pour qu’il prenne la mesure du rôle qu’il peut jouer face aux multiples transformations qui l’entourent.

Pour éclairer nos réflexions et nos échanges, trois conférenciers nous ont parlé de leur regard sur l’entreprise 4.0, sur l’ère numérique ainsi que sur le développement d’organisations et de sociétés en mouvance. Trois conférenciers, trois visions différentes mais complémentaires.

Hugues Foltz, l’entrepreneur technologique en mode innovation

Féru d’innovation, Hugues Foltz a l’âme et l’expérience d’un entrepreneur. À l’affût des nouvelles technologies, notamment en matière d’intelligence artificielle et d’apprentissage, il accompagne les PME et les grandes entreprises qui prennent le virage 4.0 en intégrant les technologies dans leurs pratiques d’affaires.

« Si vous n’avez pas peur, vous n’êtes pas en train d’innover », déclare-t-il d’entrée de jeu. Car pour lui, innover c’est accepter de sortir de sa zone de confort, comme cela a été son cas lors de son premier saut en parachute, alors qu’il a dû être poussé pour sauter dans le vide !

Nos entrepreneurs, affirme-t-il se comparent localement alors que la concurrence est internationale, que ce soit dans le domaine manufacturier ou dans d’autres domaines. À titre d’exemple, il cite une entreprise chinoise qui a construit un gratte-ciel en seulement trois semaines. Imaginez, lance-t-il, si cette entreprise utilise ses technologies dans une entreprise d’ici dont elle a fait l’acquisition.

De plus, souligne-t-il, nos entrepreneurs n’ont pas pris conscience du rôle des technologies dans la course à la productivité. « Si l’humain se considère en concurrence avec la machine, nous ne sommes pas à la bonne place. Le robot va forcément aller plus vite et fera mieux. Si une tâche est répétitive et qu’on peut gérer la qualité de ce que le robot fait, on arrête alors d’essayer d’être plus vite que le robot. Mais qu’est-ce qu’on va faire? »

Qu’est-ce qu’on va faire ?

La question se pose, selon lui, d’autant plus que «nous sommes dans une problématique de recrutement d’une main-d’oeuvre, qualifiée et moins qualifiée. Et l’on continue à dire ‘N’allez pas trop vite avec les technologies, c’est sûr que ça va nous voler nos jobs.’ Voilà une belle contradiction alimentée par les médias et par les entreprises elles-mêmes.»

Une contradiction dont l’on peut toutefois anticiper les risques car, reconnaît Hugues Foltz, «des centaines de milliers d’emplois disparaîtront dans les dix prochaines années. Mais on n’a pas le choix d’avancer si on se met dans une posture d’innovation. L’intelligence artificielle, précise-t-il, correspond à l’électricité, il y a 100 ans. L’économie va changer et on ne pourra pas sauver tout le monde».

À cet égard, les jeunes n’auraient pas à s’inquiéter tandis que ceux qui ont 30 ou 40 ans devront se recycler et développer de nouvelles compétences. Selon lui, «l’employé de demain qui aura la plus grande valeur saura reconnaître le potentiel des données et pourra travailler avec celles-ci.» Pour leur part, les entreprises qui veulent innover et demeurer compétitives doivent acquérir la maturité technologique qui leur manque et apprendre à piloter les données (data-driven) en sachant comment les obtenir, les gérer, les traiter et les entreposer dans le nuage (cloud).

Si la technologie constitue le principal moteur de changement de l’entreprise 4.0, ce virage technologique va cependant de pair avec l’évolution de la culture de l’entreprise. «L’un sans l’autre, ça ne marche pas», conclut Hughes Foltz.

Stéphane Garneau, l’observateur critique en mode survie

Se défendant d’être le loup dans la bergerie en tant qu’auteur, chroniqueur et journaliste dans l’environnement d’affaires du CROI, Stéphane Garneau n’en considère pas moins les technologies comme un loup dans la bergerie humaine. D’ailleurs, le titre de son livre Survivre au XXIe siècle – Rester humain à l’ère numérique est évocateur du regard qu’il porte sur les technologies.

Stéphane Garneau s’intéresse aux technologies depuis plus de 25 ans, sa première émission radio à ce sujet remontant à 1993! C’est ainsi qu’il a observé leur évolution, constatant qu’en 1995 on s’intéressait surtout à la vitesse des appareils. Une vitesse qui a effectivement été au rendez-vous, car l’évolution technologique s’est accélérée. L’année 2007 a été celle de l’émerveillement : le iPhone est arrivé, doté d’une redoutable vitesse et d’une accessibilité inégalée. D’autres technologies, plateformes et réseaux, tels Androïd, Netflix, Twitter et autres, sont apparus.

Toutefois, ce n’est que 10 ans plus tard que l’on commence à observer les effets des technologies sur nos comportements. Parmi ceux-ci, le temps passé sur notre téléphone intelligent ou devant nos écrans qui accaparent intentionnement notre attention pour nous garder captifs d’écosystèmes technologiques.

Des impacts insoupçonnés, même sur l’environnement

Selon lui, le téléphone intelligent distrait par sa simple présence et le multitâche dilue notre attention. «Ça ne peut pas ne pas avoir d’impact sur notre façon de réfléchir, sur notre façon d’être, remarque-t-il. Il y a des transformations qui se passent aujourd’hui dont l’on ne soupçonne pas les résultats, parce que ça vient juste d’arriver dans nos vies.» D’où sa suggestion de «casser la routine», de favoriser la réflexion et la créativité «pour pousser le cerveau à trouver des alternatives plus intéressantes, de nouvelles expériences plus signifiantes.»

Parmi les effets insoupçonnés des technologies, Stéphane Garneau note que «tous les services numériques contribuent à la dégradation de l’environnement». Une affirmation suprenante dans un contexte où, par exemple, la musique enregistrée est principalement disponible en continu sur le Web. Cette dématérialisation est toutefois rendue possible grâce aux centres de données «extrêmement énergivores» qui stockent, traitent et diffusent cette musique. À tel point que l’industrie américaine de la musique enregistrée produirait aujourd’hui des gaz à effet de serre équivalant à 350 millions de kilos de plastique, soit environ 6 fois les quantités utilisées à la belle époque du CD ou du disque vinyle.

«Le cloud, affirme Stéphane Garneau, ce sont des fermes d’ordinateurs qui nuisent terriblement à l’environnement. Et l’appareil le plus nuisible, c’est celui que vous avez dans vos poches, car pour fabriquer un téléphone intelligent, on utilise 70 kilos de matières premières, soit 600 fois son poids.»

D’ici à quelques années, estime-t-il, nous nous dirigeons vers l’informatique ambiante : «on va rentrer chez nous, claquer des doigts et la machine aura appris à nous connaître. Je crains le jour où elle va décider de consommer à notre place. Cette évolution est extrêmement rapide et puissante. Les universitaires font des études, mais c’est le commerce qui influence la société et qui a tout intérêt à ce que l’on ne s’intéresse pas trop à ces manipulations.»

Considérant que «jusqu’à nouvel ordre, nous avons encore la possibilité de faire des choix», il apprécie les avantages des technologies mais ne pèche pas par excès d’optimisme quant aux décisions que nous prendrons en la matière, car «nous sommes des êtres d’habitudes qui aiment bien leur zone de confort». Tout en regardant à travers une lunette différente de celle d’Hugues Foltz, il nous invite donc, lui aussi, à sortir de notre zone de confort pour rester humain à l’ère du numérique.

Michel Maletto, le consultant organisationnel en mode développement

Quoiqu’il n’aborde pas de front la question des technologies, Michel Maletto apporte un éclairage très intéressant à propos de la façon dont les organisations évoluent dans des contextes de transformation. Dans son ouvrage Une bouteille à la… Terre! – Pour une transformation humaniste et démocratique, il élargit son propos en s’intéressant aux impacts des transformations dans les sociétés qui, elles aussi, évoluent au fil de leurs histoires.

En tant que consultant en développement organisationnel auprès de plus de 250 entreprises qu’il a accompagnées au cours de sa carrière, il a ainsi eu l’occasion de développer des cadres de référence, des méthodologies et des outils pour mieux comprendre les cultures organisationnelles et leur évolution. Un cadre de référence, explique-t-il, permet d’identifier ce qui va et ce qui ne va pas dans un contexte donné, qu’il s’agisse d’un environnement d’affaires, professionnel, personnel ou sociétal.

À une époque où tout se transforme, nous avons besoin de «transformatiologues», affirme-t-il, car nous regardons encore notre société «avec les lunettes du XIXe siècle». Constatant que les cadres de référence qu’il propose «permettent aux gens de voir ce qu’ils ne voyaient pas auparavant, même si c’était là», il émet l’hypothèse que l’expertise acquise au sein des organisations est transposable dans la société.

Selon lui, «s’il n’y a pas d’équilibre humain, ce n’est pas performant. Quand on accompagne les gens, ajoute-t-il, on apprend à être en mode d’écoute plus que dans la posture du ‘moi je sais’. Si j’écoute vraiment l’autre, nous allons comprendre quelque chose.» Sur le plan sociétal, cette écoute fait écho au développement d’une conscience biosphérique, sensible au climat et aux enjeux environnementaux.

Un pouvoir d’agir intégré et partagé

L’expérience de Michel Maletto lui a appris que les organisations peuvent être dans des cultures de survie, de maintien ou de développement, chacune de ces cultures impliquant différents types de leaders. Ainsi, dans les cultures de survie, les leaders tentent de changer l’organisation en exerçant des pressions et en faisant la morale. Ils s’inquiètent des ressources tandis que les leaders en culture de maintien s’interrogent sur les actions à entreprendre.

Les leaders en culture de développement, pour leur part, présentent des données pour élever le champ de conscience, proposent des objectifs, identifient le pouvoir d’agir de chacun, l’intègrent avec celui des autres, partagent les résultats atteints, apprennent de l’expérience et reconnaissent les bons coups avant d’entreprendre leur prochain cycle de transformation. «On sait, souligne-t-il, que c’est impossible d’être en développement sans une gestion participative. On a essayé, ça ne marche pas.»

Dans une perspective sociétale, il propose que l’État, le marché et le secteur pluriel ou communautaire, développent à leur tour ce type d’interactions où chacun peut exprimer son pouvoir d’agir en collaboration avec celui de l’autre, afin de canaliser les énergies de tous vers l’atteinte d’un objectif commun. «Actuellement, remarque-t-il, la réflexion n’est pas complète et le pouvoir d’agir n’est pas attaché avec tous les acteurs.»

Passer d’une culture de survie à une culture de maintien prend du temps, reconnaît Michel Maletto, car «il y a une norme implicite dans tous les groupes. Si la norme c’est d’être contre, il faut être contre pour être accepté du groupe. Dès qu’on commence à être pour, cela met de la pression sur ceux qui sont contre et les influence.»

Instaurer une dynamique de développement implique selon lui de développer des êtres humains compétents quel que soit leur rôle dans l’organisation et dans la société, mais tout particulièrement dans le cas des leaders «parce que ce n’est pas possible de transformer une organisation si on ne transforme pas sa culture.»

En avant toutes… en mode agile et proactif

Les technologies sont incontournables et tous l’admettent : elles livrent leurs promesses en termes de vitesse, de productivité et de connectivité. Elles le font vite et bien. Trop peut-être pour que l’être humain s’y adapte, à son rythme, en préservant sa propre vitalité, d’où les risques réels de dérives.

Les enjeux humains des technologies sont complexes et pour les résoudre, il nous faudra sans doute traverser la rivière à gué, comme le suggère François Lavallée, c’est-à-dire en ayant une vision claire de l’objectif à atteindre mais en adoptant une stratégie agile, où nous nous appuyons sur une pierre à la fois et acceptons que ce ne soit pas en ligne droite.

«Nous sommes devant des défis incontournables en tant que société, affirme Jon Husband, participant au CROI. Nous sommes aujourd’hui en danger parce que le monde est atomisé, fragmenté par l’argent et la chasse à la richesse. Notre défi est de créer un consensus pour partager une solide base de valeurs au sein de la société.»

Un défi complexe en effet qui, pour le moment à tout le moins, ne peut être résolu que par l’intelligence humaine!

Photo des voiliers : Artem Verbo / Unsplash

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